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György Matolcsy: la Roumanie, tout bien pesé

György Matolcsy
2021.10.13. 14:55
György Matolcsy: la Roumanie, tout bien pesé

En 1990, au moment où elle aborde sa transition vers l’économie de marché, la Roumanie est le pays de la région présentant le niveau de développement le plus bas : 34,3% de la moyenne de l’UE, contre 39,6% pour la Pologne, 56,9% pour la Hongrie et 81,4% pour la Tchéquie. Et, même si les premières données disponibles pour la Slovaquie, datant de 1992, font apparaître un niveau de 43,2%, ce niveau a dû être plus élevé en 1990, avant la crise provoquée par la transition économique – et devait donc nettement dépasser, lui aussi, le niveau roumain.

Entre cette année-zéro de 1990 et l’année 2020, l’économie roumaine a néanmoins atteint le niveau de rattrapage le plus rapide de la région : 37%, soit juste un peu plus que les 36,5% du rattrapage polonais. Cette performance représente plus du double de la vitesse de rattrapage de la Hongrie (17,5%), et près du triple de celle des Tchèques (12,7%). En 2020, le niveau de développement de l’économie roumaine rapporté à la moyenne de l’UE (soit 71,3%) est proche du niveau slovaque (mesuré à 71,6%), talonnant – une première historique – le niveau hongrois (74,4%). Cette performance fait de la Roumanie le pays de la région qui a réussi le rattrapage le plus rapide. Parmi les pays post-communistes en général, seules l’Estonie et la Lituanie ont été plus rapides.

Ne serait-ce qu’en raison de notre proximité historique et géographique, nous devons donc nous poser la question : quelles sont les bases de ce si rapide rattrapage roumain ?

Examinons quelques facteurs :

Partant du niveau des Pays baltes, la Roumanie a, bien que située au midi, pris « la voie du Nord », choix qui s’est certes soldé par de moindres fluctuations de croissance, mais aussi par de plus profonds déséquilibres.

Le modèle roumain a certes pu égaler la dynamique de croissance générée par les Pays baltes, mais il a dû en payer le prix : un profond déséquilibre financier. Les déficits budgétaires, le taux d’endettement public, le déséquilibre de la balance des paiements, l’inflation et la vulnérabilité financière – dans tous ces domaines, la Roumanie des dernières décennies a fait pire que la moyenne de la région, et même pire que les niveaux atteints par les Pays baltes. Calibré pour l’obtention d’une croissance rapide, son modèle est dépourvu d’équilibres durables : c’est la raison pour laquelle le rattrapage roumain n’est pas encore durable.

Dans la comparaison avec la Hongrie, l’avance de rattrapage roumaine actuellement constatable est principalement due aux erreurs de la politique économique hongroise de l’après-2002.

Au cours des trois premières années suivant 1990, les pertes roumaines de la transition vers l’économie de marché ont été encore plus graves que les pertes hongroises. Par la suite, de 1996 à 2003, le rattrapage hongrois a été plus rapide que le rattrapage roumain. Un nouveau tournant se produit vers 2002/2003 : à partir de là, et – en exceptant les années de crise mondiale 2008/2009 – jusqu’à nos jours, c’est le rythme du rattrapage roumain qui surclasse celui de la Hongrie. La comparaison Hongrie-Slovaquie donne des résultats semblables : les Slovaques nous ont d’abord dépassés à partir de 2004 ; puis, après 2015, le modèle slovaque s’enraye et, en 2018, la Hongrie a rattrapé la Slovaquie. Quant aux Polonais, c’est dans le virage qui s’ouvre en 2008/2009 qu’ils ont – à la faveur de leur excellente gestion de crise et de la très mauvaise gestion hongroise – fini par nous dépasser.

L’avance du rattrapage roumain est en partie la conséquence de la série d’erreurs commises en Hongrie après 2002. Les conséquences des mauvaises décisions des gouvernements hongrois de la courte décennie 2002–2010 restent sensibles dix ans après la fin de cette décennie : encore aujourd’hui, elles donnent l’avantage au rattrapage roumain sur le nôtre.

Pour le reste, l’avance roumaine dérive des points forts du modèle roumain.

De 2009 à 2019, pendant que l’économie hongroise se rapprochait de 7,8% de la moyenne de l’UE, l’économie roumaine s’en rapprochait de 17,1%. Cette performance roumaine double de la nôtre s’explique d’une part par « l’ombre portée » des politiques économiques erronées de la Hongrie de la décennie précédente, d’autre part, par le fait que, dans certains domaines, le modèle roumain est plus efficace que le modèle hongrois. On s’en est aussi rendu compte en 2020, en constatant que le recul économique roumain (de 3,9%) a été moins marqué qu’en Hongrie (4,7%) ; c’est même le meilleur résultat de la région après le recul polonais (de 2,5%). Facteur ayant compté pour beaucoup dans cette différence : tandis que le niveau des investissements en Hongrie reculait de 6,9%, en Roumanie, il augmentait de 6,8%.

Dans le modèle de croissance roumain – comme dans le modèle balte –, la transition numérique est rapide, la croissance est basée sur le secteur des services, et la dynamique des investissements est forte, ce qui permet une plus forte intensité capitalistique, et donc une amélioration plus rapide de la productivité. Le gain de PIB de 35,2% enregistré par la Roumanie entre 2010 et 2019 découle à parts égales des augmentations de capital et des augmentations de productivité/rendement (TFP), pratiquement sans augmentation de la participation de la population active au marché du travail. En comparaison, dans les 31,3% de gain de PIB produits par le modèle hongrois, l’essor de l’emploi a joué un rôle plus marqué que les deux facteurs susmentionnés. Entre 2010 et 2019, la croissance hongroise a été principalement fondée sur un modèle extensif basé sur le travail, tandis que la croissance roumaine (comme la croissance polonaise) a surtout reposé sur un modèle à forte intensité de capital.

Sur les 10 dernières années, le taux d’investissement roumain (de 24,5%) a dépassé le taux hongrois (21,7%). La différence provient des investissements des ménages (soit 5,9% du PIB en Roumanie et 3,5% en Hongrie), et s’explique principalement par le surplus roumain d’investissement dans les constructions de logements.

C’est après 2015 que la productivité du travail des Roumains « a explosé », dépassant dès 2019 les chiffres hongrois et slovaques pour rapidement évoluer en direction des niveaux polonais et tchèque. C’est dans l’agriculture et dans les services que l’augmentation de la productivité a été la plus rapide, tout en restant faible dans l’industrie, et même en recul dans le secteur de la construction. Dans l’amélioration de la productivité roumaine, un rôle déterminant revient au fait qu’en l’espace de dix ans, la part des services dans le PIB a augmenté de plus de 10%, rejoignant ainsi le niveau hongrois (situé autour de 67%). Le gain de croissance roumain est donc pour partie la conséquence d’une évolution structurelle des diverses branches de l’économie.

En Roumanie, la transition numérique – ainsi que la croissance de la part du secteur IT – est bien plus rapide qu’en Hongrie. Du point de vue de l’évolution du poids relatif du secteur IT dans l’économie, en l’espace de dix ans, la Roumanie a atteint dans l’UE la cinquième place à partir du haut, la Hongrie étant reléguée à l’avant-dernière. En Roumanie, la productivité du secteur TIC est déjà plus élevée que la moyenne de l’UE (dont elle représente 127%), tandis que chez nous, elle reste bien en-dessous (sous 60%). La part des jeunes diplômés roumains qui ont étudié les TIC – de loin la plus élevée des pays de la région – s’approche du double de la moyenne de l’UE.

L’inconvénient du modèle roumain, c’est qu’il génère de forts déséquilibres financiers, dépend trop du développement de la consommation et crée peu d’emplois.

Du côté de l’utilisation du PIB, la source principale de la croissance roumaine est l’expansion de la consommation des ménages, tandis que le taux d’épargne est faible, tout comme le patrimoine net des familles. Entre 2010 et 2019, le salaire réel net a augmenté de 80% – soit le double de la croissance enregistrée en Hongrie –, tandis que la part dans le PIB des transferts financiers des travailleurs expatriés (2,9%) est elle aussi plus élevée que la part des transferts correspondants dans le PIB hongrois (chiffrée à 2,6%). Subséquemment, le taux de consommation (63%) dépasse de près d’un tiers celui des Hongrois (49%).

Le déficit de la balance des paiements – chiffré à 4% du PIB à la veille de la pandémie –, le déficit budgétaire le plus élevé de la région et la dépendance du pays vis-à-vis des sources de financement externes montrent que, même si la croissance roumaine est une réussite, le modèle de rattrapage adopté ne peut pas encore être considéré comme durable.

Tandis que les réussites de la Roumanie sont inspirées des points forts d’un modèle nordique (balte et scandinave), les risques qu’elle prend rappellent les faiblesses des économies méridionales (du Sud de la zone euro).

Les leçons à en tirer d’un point de vue hongrois sont limpides : nous avons tout intérêt à nous inspirer des points forts du modèle roumain, mais sans renoncer aux avantages que nous procure notre modèle de croissance plus équilibré.

P.S.

« L’injustice dont tu es victime n’est rien, à moins que tu ne la commémores à chaque instant. » – Confucius

György Matolcsy
Président de la Banque Nationale de Hongrie