Et nous ? Eh bien, pour nous, la question a atteint un maximum de simplicité : voulons-nous, oui ou non, participer à tout cela ? Voulons-nous nous mettre à parler comme ces authentiques crétins ? Voulons-nous nous mettre à vivre comme ces authentiques crétins ? Voulons-nous commettre un suicide collectif, comme ces authentiques crétins ? A première vue, il ne devrait pas être trop difficile de répondre, mais ne nous précipitons pas. Voyons plutôt ce qu’écrivait László Cs. Szabó sur le dernier européen :
« J’ai appris très tard la nouvelle de la mort du comte Kessler. C’était lui, le « dernier européen », une sorte de duc de Reichstadt dans son genre. Les flots de l’époque roulent encore son nom – plus pour longtemps, je sais. Tout ce qui reste de lui, ce sont des mémoires incomplètes, traduites en français sous le titre : Mémoires d’un Européen, alors même que, dans l’original allemand, il a refusé de se décrire comme un européen.
Le marchand d’art Vollard raconte que ce comte allemand, dans sa jeunesse, faisait fonctionner à Paris une maison d’édition, en amateur. C’est sur ses fonds que Maillol a imprimé les Églogues [autre nom des Bucoliques – n.d.t.] de Virgile. Cela devait être un livre magnifique, illustré et mis en page de la main même du fameux sculpteur – qui a même fabriqué lui-même le papier destiné à l’impression. Or, comme il s’était rendu compte que le traitement au chlore finissait toujours par détériorer même la chiffe de la meilleure qualité, son enthousiaste éditeur fit acheter, dans tous les coins de la lointaine Hongrie, quantité de chemises paysannes qui n’avaient jamais connu le chlore. C’est ainsi que l’une des éditions de Virgile a été imprimée sur du lin hongrois.
Il est un peu attristant de devoir remémorer de telles futilités d’amateur pour évoquer le souvenir du dernier européen. Mais l’Europe est la patrie des patries jalouses, et, perdu entre toutes ces patries, l’homme qui n’est qu’européen a toujours été un amateur. Y compris le plus brillant. Avec l’Europe, on compense un manque de patrie.
Ce n’est pas par hasard que la nation espagnole – un sous-produit mal transformé de la latinité –, dénuée de colonne vertébrale, ait toujours oscillé entre le provincialisme le plus sec et des visions paneuropéennes sans jamais fonder le mode de vie d’une nation enracinée. C’est cette même « greffe » européenne qui a permis à une autre nation périphérique – la nation russe – d’accéder à l’âge adulte de l’esprit : Dostoïevski, déjà, luttait contre cette greffe, et, quoi qu’on en dise, c’est bien là la raison pour laquelle il résiste moins bien à l’épreuve des cent premières années qu’un Pouchkine, ou même qu’un barbare latinisé comme Tourgueniev.
Mais restons-en à l’exemple allemand. Intermédiaire de l’Orient et de l’Occident, de l’Asie et de l’Europe, de l’antique et du barbare, l’Allemand n’a jamais réussi à être suffisamment soi, autant que les trois nations européennes les plus mures : les Italiens, les Français et les Anglais. C’est de cet entre-deux qu’est sorti l’humanisme hors pair des Leibnitz, des Goethe, des Humboldt, des Nietzsche et des Rilke, ainsi que, dans les genres mineurs, ces innombrables allemands qui, jusqu’à leur mort, n’ont jamais su définitivement choisir entre l’épée de l’officier prussien et l’exil volontaire en terres latines.
L’européen est une étoile brillant au firmament, mais qui détonne un peu dans le chœur des nations. Et, là où cette espèce se multiplie au-delà du désirable, elle constitue aussitôt un danger de mort pour la culture nationale. Fils prodigue au pays, exilé de luxe à l’étranger. (Voilà tout ce qu’on peut dire de la mort du comte Kessler.) »
Quant à nous, je propose que nous soyons (que nous restions) des hongrois fiers de l’être et des européens qui s’inquiètent. Après tout, c’est ce que nous avons toujours été. Et, le moment venu, c’est nous qui ferons traverser à notre Europe à nous le fleuve de la pérennité. Avec les réfugiés de l’Allemagne à notre bord. Pour ce qui est du reste… Le reste ne compte pas – pas le moins du monde !
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