Une société ne pouvant être ouverte, l’usage de cette expression mène à des distorsions conceptuelles. Ces deux mots que l’usage accole – « société » et « ouvert » – sont antinomiques. Toutes les sociétés de l’histoire ont existé à l’intérieur d’un cadre donné, et c’est toujours le cas : c’est le seul modèle fonctionnel. C’est ce que les frontières nationales symbolisent le mieux, en limitant des unités géographiques peuplées par ceux qui appartiennent à la même nation. Même la suppression des frontière internes de l’Union européenne, quoiqu’officiellement proclamée, n’est restée effective en pratique que jusqu’à l’arrivée du premier coup dur – déferlement de masses de clandestins, ou pandémie inopportune –, après quoi on découvre très vite que, finalement, il existe tout de même une frontière entre l’Allemagne et l’Autriche, et que, dès qu’il faut trouver une solution à un problème indésirable, le Danemark et d’autres pays de l’Union réinterprètent ces lignes de défense jadis jugées superflues. En d’autres termes : le principe des « frontières ouvertes » est caractéristique d’une période de consolidation, de vie sans problèmes et sans besoins de protection.
Face à toute nation, la logique perverse de la « société ouverte » remet automatiquement en cause ses particularités culturelles, sa communauté linguistique, son identité idéologique et religieuse. Or quiconque cherche à assouplir ou à nier ces structures remet sciemment en cause le sens de sa propre existence, et se place lui-même au ban de la communauté sociale. Il peut vivre dans le pays de son choix, mais uniquement à titre d’hôte bienvenu. Il peut s’installer où il veut – à l’exception peut-être pas si surprenante de quelques pays arabes –, mais le droit de vote est réservé à ceux qui acceptent les règles de l’intégration. Il jouit comme tout le monde de la protection du droit, à condition de vivre dans le respect du droit, mais ne peut pas prendre part à sa définition à travers la représentation législative. Et ces règles s’appliquent aussi à ce monde occidental si tolérant en paroles : si tel n’était pas le cas, pourquoi y chercherait-on à expulser, en vertu de décisions de justice, des gens qui ne sont pas disposés à respecter les conditions prescrites par les pays d’accueil ?